Aux mamans qui n’y comprennent rien

Photo de Brett Sayles sur Pexels.com

Cette semaine, mes jumeaux ont soufflé leur 6 bougies. Je me remémore ce basculement irréversible dans un monde parallèle, où rien ne sera plus jamais pareil. Cette tornade qui a bousculé tout ce que je croyais savoir de moi-même, des autres et du monde.

Je les aime et ils me rendent dingue ; ils me rendent dingue et je les aime — je suis mère et je n’y comprends rien.

Ils fêtent leur anniversaire et je pense à notre troisième enfant, celui qui n’est jamais né. Paradoxalement, avoir vécu une fausse couche a profondément nourri mon expérience de la maternité, cette maternité vibrante, tapie au fond de mes tripes, qui par deux fois m’a prise par surprise. La première fois par le mystérieux dédoublement d’un amas de cellules, qui fait que deux garçons presque identiques cohabitent sous mon toit. La deuxième fois, c’est en me quittant avec fracas que la maternité m’a prise de court.

Expérimenter la maternité, c’est expérimenter toutes sortes de choses qui ne se savent pas, qui ne se contrôlent pas, qui ne se prévoient pas.

Certaines femmes jurent qu’elles n’enfanteront jamais. D’autres attendent un enfant qui ne vient pas, d’autres portent un enfant qui n’était pas au programme. D’autres perdent un bébé, d’autres encore découvrent qu’elles en portent plusieurs.

La maternité est une équation à mille inconnues,

où s’affrontent la logistique familiale, l’inquiétude, la joie, l’envie, les émotions inexprimables, la question des finances… et tous les autres points d’interrogation concentrés dans l’antre de notre utérus. La maternité, c’est quand ta vie entière passe à la machine à laver — au sens propre et au sens figuré. C’est être submergée par une avalanche de linge sale, de nuits trop courtes et de questions existentielles :

“Qui a encore fait déborder la baignoire ?

Est-ce que je suis assez présente ?

Pourquoi tant de poux ?

Comment je vais faire pour rendre ce dossier à temps ?

Au fait, qui suis-je ?

Et à quoi est-ce que je sers à part penser à racheter du dentifrice ?”

La maternité, c’est simple comme “chaos”, “imperfection”, “doute” et “retard chronique”.

Depuis presque 5 ans, je travaille avec des jeunes mères de famille

et je suis toujours aussi frappée par le nombre effrayant d’entre elles qui se sentent totalement perdues, pas du tout à la hauteur dans leur rôle de mère.

Face à ce constat, je m’étonne d’autant plus de la pauvreté du paysage intellectuel, lorsqu’il s’agit de penser la maternité. Les rayons de nos bibliothèques sont encombrés d’ouvrages sur la femme, les femmes, leurs droits, leurs combats, l’égalité salariale, l’accès aux postes à responsabilité, les violences conjugales, les agressions qui se multiplient dans le métro, les hashtags qui vont avec. Nous nous sommes battues pour voter, pour travailler, pour nous sentir en sécurité, faire des choix, jouir sans procréer.

Grande absente : la maternité.

Trop peu d’écrits présentent la maternité comme l’un des enjeux centraux de la féminité.

Plus précisément, on dirait que la maternité est partout, mais qu’elle n’est nulle part. Grâce au marketing, elles sont omniprésentes, les jeunes mères épanouies, sexy et dotées d’un joli pouvoir d’achat. Il est dans l’ère du temps, également, de tout mettre en oeuvre pour être la meilleure mère possible. Une multiplication de recettes toutes faites qui nous vendent du bonheur sous forme de parentalité positive, de couches lavables ou de purée de carottes maison. On est exposée à des tonnes de trucs et astuces pour mieux vivre la grossesse, l’accouchement, les pleurs, les lessives, les horaires de boulot… Mais au fond, on est toujours aussi paumée.

Pourquoi ?

Parce que la maternité n’entre pas dans des concepts aseptisés.

D’un côté, un féminisme trop empreint de grandes idées, trop éloigné de la réalité, de cette vie ordinaire dans laquelle la maternité nous plonge sans prévenir. De l’autre, la checklist de tout ce qu’il faut acheter, faire et et ne pas faire pour être une bonne mère. Sauf que la maternité, c’est bien plus compliqué que ça.

Aux mamans qui n’y comprennent rien,

j’aimerais dire : « c’est bien normal » et « ça ne vous rend pas moins fabuleuse ». La maternité, ce n’est pas la pire chose qui puisse vous arriver. Ce n’est pas non plus un trophée à gagner.

C’est un monde étonnamment riche, profondément mystérieux, et souvent super chiant.

C’est la revanche de la réalité sur l’idéologie, c’est le pragmatisme qui s’invite dans le féminisme, c’est lorsque votre projet le plus cher est une douche avant 13h ou encore un café chaud, un pipi seule, un 18h-20h sans cris ou un sourire complice au supermarché.

La maternité est une folie :

pas étonnant qu’elle nous prenne de court et que nous nous sentions parfois totalement perdue.

Il y a six ans, j’étais dans cette chambre d’hôpital, deux êtres minuscules collés sur ma peau. Je n’avais aucune idée, vraiment aucune, de ce qui m’attendait. Je ne savais pas que je serais à ce point poussée dans mes retranchements ni que je courais au burn-out.

Pourtant, depuis qu’elle passe quotidiennement à la machine à laver, ma vie est un peu plus souple, un peu plus profonde, un peu plus douce, un peu plus exigeante, un peu plus surprenante. En fait, depuis que je fais face chaque jour à l’inconnu qui rime avec maternité, j’ai cette impression bizarre d’être complètement dépassée par les événements, et même parfois d’aimer ça.

Continuons le combat féministe

en osant y inclure la maternité, malgré ses allures de cheval sauvage. Osons reprendre la main et affirmer que l’on peut réconcilier la femme et la mère qui cohabitent en nous. Même si au fond, on n’y comprend rien à cette cohabitation — et justement parce que l’on devient libre le jour où l’on accepte de ne pas tout comprendre… et de commencer à vivre.

Par Hélène Bonhomme, le 7 novembre 2018, dans Les FabuleusesVous faites quoi dans la vie ?

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